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Photo: Ben Curtis Associated Press Pour ces oligarques, tout milliardaires qu’ils soient, il n’y a rien qui se compare au pouvoir politique d’État, note l’autrice.

Alors que le nouveau président américain et ses sbires milliardaires sèment le chaos dans le monde, je m’interroge sur ce qui nous a conduits à ce scénario d’horreur qui se déroule chaque jour sous nos yeux ébahis.

Certes, les plus lucides d’entre nous avaient bien prévu que l’accélération des inégalités conduirait les démocraties à leur perte, et que les dérives illibérales des oligarchies mondialisées signifient l’avènement de régimes autocratiques. Certes, on sait aussi que nos voisins états-uniens connaissent périodiquement des irruptions autoritaires des régions qui contrebalancent la vision démocrate libérale de l’autre moitié, « civilisée », du pays.

Cela se traduit par une alternance au pouvoir entre républicains plus ou moins modérés et démocrates plus ou moins progressistes. Mais l’élection du Donald à la présidence rompt radicalement avec ce scénario d’alternance, puisqu’avec ses décrets présidentiels, Trump préside à une monarchie sans roi qui s’est emparée de tous les rouages de l’appareil d’État, ce Deep State qu’il veut non pas détruire, mais détourner à son profit. C’est la fin de la démocratie, dont un des garants est la « neutralité » de l’appareil d’État.

Pour ces oligarques, tout milliardaires qu’ils soient, il n’y a rien qui se compare au pouvoir politique d’État. Trump se bat depuis plus d’une décennie pour s’emparer de ce pouvoir, dont il use et abuse maintenant à sa guise, à la face d’un monde médusé et coi. Les Musk et Trump de ce monde ont maintenant entre leurs mains l’entièreté du pouvoir de la plus grande puissance mondiale. L’hubris que donne l’argent semble bien pâle face à l’étendue du pouvoir d’État.

Et c’est ce qu’il est fascinant d’observer aujourd’hui, si ce n’était terriblement inquiétant pour nos démocraties : en s’emparant du pouvoir politique, ces hommes milliardaires avides transforment l’appareil d’État en un instrument de répression et de rétorsion qu’ils utilisent contre tous ceux qu’ils perçoivent comme leurs ennemis ! Il est significatif de voir que les premiers visés sont des milliers d’employés de la fonction publique. Les purges des fonctionnaires de l’État servent à museler toute opposition interne, à transformer l’appareil gouvernemental en courroie de transmission et d’application des décrets présidentiels. Ainsi dénaturé, l’appareil gouvernemental sera entièrement au service du président.

Où sont les contre-pouvoirs politiques ? Où sont les check and balance si essentiels au maintien de la démocratie américaine ? En dehors de quelques juges courageux qui osent se mettre en travers de son chemin, la scène politique ressemble de plus en plus à ce théâtre des ombres semblable à l’émission de téléréalité qui fit la fortune du président. Les millions de personnes qui ont voté pour les démocrates sont tétanisées par ce qui leur arrive. Et les élus démocrates, minoritaires dans un pays balayé par le trumpisme, peinent à se faire entendre.

Au Canada, d’où nous regardons avec effroi se déliter les rouages de la démocratie américaine, nous peinons à concevoir les réactions justes. Depuis quelques semaines, accablée, comme bien d’autres, par les nouvelles qui chaque jour égrènent un nouvel affront minant notre bon voisinage, je me demande ce qu’il faut faire.

Il y a bien les campagnes de boycottage des produits états-uniens, qui signalent notre mécontentement comme consommateurs. Il y a régulièrement aussi les appels à l’entraide/solidarité qui s’opposeraient efficacement à la haine des déclarations guerrières. Il y a enfin la demande pressante d’intervention auprès de nos gouvernements pour nous aider à passer outre aux tarifs douaniers qui nous sont imposés. Tout cela est beau et bon.

Mais devant ces attaques à nos démocraties, réhabiliter l’engagement politique de tous dans toutes les instances politiques partisanes, syndicales, associatives, etc., me semble être la réponse incontournable. Car plus que jamais, on le voit, c’est l’exercice même de nos droits et notre autonomie politique qui sont directement visés. Revenir au politique, après plusieurs décennies de cynisme à l’égard des politiciens et de la politique partisane, me semble aujourd’hui essentiel. Élire des politiciens décents et engagés envers la démocratie est un des remparts les plus efficaces contre les dérives autoritaires que l’on voit se profiler au Canada aussi.

Cet article est republié à partir de Le Devoir.

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