Marie-Claude Geoffroy (Collège de la SRC) ne considère pas le suicide chez les jeunes comme un moment isolé ou une rupture soudaine. Elle le voit comme un élément d’une histoire — longue, complexe et qui ne peut trop souvent être compréhensible qu’avec du recul. 
Professeure de psychiatrie à l’Université McGill, centre de recherche Douglas, et titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en prévention du suicide chez les jeunes, elle travaille à la croisée de la science, de l’expérience vécue et de la narration. Son objectif n’est pas seulement de comprendre le suicide, mais d’en modifier la trajectoire.
Au cœur de son travail se trouve une question qui sous-tend tout ce qu’elle fait : comment reconnaître les schémas qui se dessinent au fil du temps afin d’intervenir avant que la détresse ne se transforme en crise?
Pour Mme Geoffroy, la prévention commence par une écoute différente : l’écoute des données, de l’expérience vécue et des récits qui les relient.
Initialement, ce n’est pas la psychologie qui l’a attirée, mais la narration d’une histoire. Étudiante en cinéma et en communication, elle était fascinée par la manière dont les gens donnent un sens à leur vécu en se racontant. Cette curiosité l’a conduite par la suite vers des études en psychologie, qui ont abouti à l’obtention d’un doctorat en psychologie clinique à l’Université de Montréal.
Au début de ses recherches, elle a étudié le développement des enfants et leur préparation à l’école à l’aide de données longitudinales, c’est-à-dire en suivant les enfants au fil des années pour comprendre comment leurs environnements précoces influencent leurs résultats ultérieurs. Cela a complètement changé sa façon de voir les données.
« Les données peuvent raconter une histoire de manière percutante », dit-elle.
Cette prise de conscience a orienté le cours de sa carrière.
À l’University College London, où elle a fait des études en épidémiologie de la santé, Mme Geoffroy s’est tournée vers la prévention du suicide chez les jeunes. Ses travaux ont remis en question une hypothèse profondément ancrée dans le domaine : que le suicide est souvent une réaction impulsive à un événement isolé. Au contraire, elle a découvert que les pensées et les comportements suicidaires apparaissent fréquemment le long de parcours développementaux qui commencent bien plus tôt dans la vie.
« Si nous parvenons à mieux comprendre l’histoire de la personne depuis le début, » explique-t-elle, « nous aurons peut-être davantage de chances d’en modifier le cours. »
Cette idée — celle de comprendre l’ensemble de l’histoire vécue d’une personne — l’a constamment guidée depuis.
De retour à Montréal, elle a travaillé comme psychologue clinicienne à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, où elle a accompagné des adolescents souffrant de dépression et ayant des idées suicidaires. Cette expérience a ancré sa recherche dans la réalité concrète.
« L’analyse épidémiologique permet de déceler des schémas », dit-elle. « Mais il existe des complexités de l’expérience humaine que les données seules ne peuvent pas décrire. »
Bien qu’elle se soit ensuite éloignée de la pratique clinique après être devenue mère de deux filles, elle continue de travailler en étroite collaboration avec des jeunes au sein de comités consultatifs et dans le cadre de projets de recherche participative. Pour elle, la voix des jeunes n’est pas accessoire : elle est essentielle.

Marie-Claude Geoffroy participe à une table ronde sur la prévention du suicide chez les jeunes athlètes masculins à l’occasion de la sortie de « Shattered Ice »
« J’essaie de générer des connaissances qui reflètent des vies et des expériences réelles », explique-t-elle.
Aujourd’hui, en tant que titulaire d’une Chaire de recherche du Canada sur la prévention du suicide chez les jeunes, elle étudie les idées suicidaires, les tentatives de suicide et les décès par suicide comme des points interreliés d’un même continuum. Elle utilise souvent l’image de l’iceberg : le décès est la partie visible à la surface, mais une quantité bien plus grande d’expériences reste cachée sous l’eau.

Pour comprendre cette part cachée, elle s’appuie sur de multiples sources : auto-évaluations, dossiers hospitaliers, données sur la mortalité, analyses de cas et entretiens avec les familles. Son travail dépasse délibérément les limites d’un ensemble de données unique.
Cette approche est au cœur de From Blind Spots to Brighter Spots, un projet financé par les Instituts de recherche en santé du Canada qui intègre des données fragmentées afin de mieux comprendre le risque de suicide chez les jeunes.

Marie-Claude Geoffroy donne une conférence sur la santé mentale des filles et des femmes pour la Fondation Douglas
L’objectif est de comprendre pleinement l’histoire des personnes qui nous ont quittés : leur contexte, leur parcours et les moments où une intervention aurait pu changer le cours de leur vie.
Mais pour Mme Geoffroy, comprendre ne suffit pas. Ces histoires doivent aussi être retransmises.
Grâce à La Minute mentale (financé par le programme Dialogue du Fonds de recherche du Québec), un balado qu’elle produit en collaboration avec des étudiants gradués et de jeunes conseillers, elle met en dialogue direct des chercheurs et des adolescents ayant vécu ces expériences. Les sujets abordés vont de la santé mentale à l’ère numérique et à la discrimination, en passant par la consommation de substances, la guerre et la prévention du suicide.

Séance de conception avec des jeunes du balado « La Minute Mentale »
Cette formule reflète une conviction qui imprègne tout son travail : le savoir circule dans le cadre d’un aller-retour constant. La science éclaire l’expérience vécue, et l’expérience vécue redéfinit la science.
Elle reflète également une approche plus concrète : aller à la rencontre des jeunes, là où ils se trouvent, en fournissant des connaissances via les plateformes qu’ils utilisent déjà et auxquelles ils font confiance.
Cette même philosophie guide l’équipe de recherche du programme Papageno qu’elle a créé en 2022. Nommé d’après un personnage de La Flûte enchantée de Mozart qui a renoncé au suicide après un échange humain transformationnel, le programme se concentre non seulement sur les risques, mais aussi sur la protection des personnes. Financé par le Fonds de recherche du Québec, Papageno vient d’être renouvelé jusqu’en 2030.

Coorganisé par Mme Geoffroy en février 2026, un événement de narration scientifique mettant en vedette la conférencière Renira Navarres (conteuse pour scientifiques fondatrice de KT Storytelling) et Sylvanne Daniels, Directrice des initiatives stratégiques, Centre de recherche Douglas
Pendant des décennies, les recherches sur le suicide se sont concentrées sur le risque. Le travail de Mme Geoffroy pose une question différente : qu’est-ce qui permet aux jeunes de rester en vie? Les liens humains, les familles et les écoles où les jeunes se sentent en sécurité et pris en compte, le sentiment d’appartenance, la communauté et la nature, l’espoir. Comme elle le dit elle-même : « tout cela fait aussi partie de l’histoire de la personne. Nous devons en tenir compte dans notre démarche de prévention. »
Son travail s’inscrit dans une époque contradictoire. Le débat public sur la santé mentale s’est ouvert; la stigmatisation a diminué. Les jeunes parlent plus librement de l’anxiété et de la dépression. Pourtant, les taux d’anxiété et de dépression ne cessent d’augmenter, en particulier chez les jeunes filles.
Pour Mme Geoffroy, cette tension ne fait que renforcer le sentiment d’urgence.
« Je vis avec leurs histoires », dit-elle. « Leurs histoires font désormais partie de moi. »
Voilà une déclaration saisissante de la part d’une personne dont la carrière a débuté dans la narration avant de se réorienter vers la science. Mais pour Mme Geoffroy, ces deux domaines n’ont jamais été totalement distincts.
Son travail a justement pour but de souligner que le suicide ne peut pas être compris à travers les seuls chiffres ou à travers les seules histoires. Cette compréhension exige à la fois une démarche scientifique rigoureuse pour révéler les schémas généraux, et une écoute attentive pour comprendre comment ces schémas se traduisent dans la vie des gens.
Et c’est dans cet espace entre les données et la narration que Marie-Claude Geoffroy cherche à redéfinir notre approche de la prévention du suicide chez les jeunes : comprendre profondément la vie d’un ou d’une jeune peut tout changer — pour cette personne ou pour d’autres.
En savoir plus sur Marie-Claude Geoffroy
Marie-Claude Geoffroy : membre de la cohorte de 2023 du Collège de la SRC
Écoutez « La Minute mentale, la voix des jeunes » (nouvel épisode tous les jeudis)