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Le 14 août dernier, la communauté universitaire est secouée par le décès de Jason Arday. Ce sociologue, issu d’un milieu modeste et confronté très tôt à des défis personnels, semblait pourtant déjouer tous les pronostics : doctorat, postes dans plusieurs universités, recrutement à Cambridge, contrat éditorial lucratif. Mais son ascension préfigure une descente aux enfers. La presse et des suprématistes décomplexés l’accusent de plagiat, d’avoir enjolivé son CV et sa vie. Le harcèlement médiatique et la prédation raciale finissent par avoir raison de lui. Les jérémiades de Cambridge et l’invitation à la « réflexion » du premier ministre britannique n’y changent rien : un autre Noir est mort. Cet homme est mort, pour reprendre le titre de Wole Soyinka. Quel prix les Noirs doivent-ils payer pour occuper des positions autres que subalternes?

Sortir de la cabine 

Ce qui est arrivé à Arday ravive des fractures au sein des milieux universitaires blancs sur la place des « autres » dans des espaces où on ne les attend pas. Arday ne se révèle au public que lorsqu’il est recruté à Cambridge, bastion du conservatisme. Les universités doivent enquêter sur les allégations de plagiat : l’intégrité académique n’est pas négociable. Mais il y a une différence entre enquête et lynchage public. La première cherche la vérité; l’autre instrumentalise l’outrage. Qui se souvient qu’Arday avait enseigné à Leeds Beckett, Roehampton, Warwick ou Glasgow? Un Noir à Cambridge sort de l’ordinaire, attire les projecteurs et déclenche la rhétorique de la légitimité. S’il enseignait dans un obscur collège du Lancashire, Arday serait-il suspect?

Cambridge ne rayonne pas par sa diversité : en 2022, sur 795 professeurs, seuls 0,4 % sont noirs. Comparée à Oxford, au MIT, à Harvard et à Yale, Cambridge est illustre dernière. Les institutions européennes ne font guère mieux. Arday n’était donc pas à sa place : il est devenu hypervisible. Le Noir invisible devait le rester. Son excellence devenait une invitation à la surveillance et à la prédation médiatiques. En franchissant la géographie raciale de l’excellence, il refusait la place assignée par les régimes de domination, cette cabine contemporaine de l’oncle Tom. L’université est-elle encore cette ville coloniale blanche de Fanon, où l’indigène ne s’aventure qu’au risque d’être puni? Pour émerger, le Noir devrait-il être parfait?

« Le premier » : reconnaissance, assignation et solitude

Pour beaucoup, Arday était un parent ou un collègue. Pour les universitaires noirs, il représentait aussi ce qui était théoriquement possible. Pourtant, son histoire révèle une réalité troublante pour un universitaire considéré par son doyen comme « le meilleur au monde ». Ce n’est pourtant pas un Noir qui avait été recruté, mais un excellent chercheur. Les initiatives en diversité ouvrent parfois des portes, mais ne transforment pas nécessairement les cultures institutionnelles. Une université peut embaucher des Noirs sans leur offrir la même humanité que les autres. Présenté comme « le plus jeune Noir… », Arday était-il une mascotte, un trophée, un trésor pour relations publiques?

Lorsqu’elles brisent le plafond de verre, femmes et personnes racialisées ne sont pas toujours reconnues comme expertes : elles deviennent « la première femme », « la première personne autochtone », « le premier Noir », « le premier Asiatique », formules qui trahissent l’exclusion structurelle et condamnent ces personnes à ne jamais être ordinaires. De nombreuses études le montrent, les femmes blanches ont conquis des espaces de reconnaissance, et il faut s’en féliciter. Les récits de collègues femmes, surtout en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques, restent pourtant glaciaux. Mais dans les cinq universités évoquées plus haut, les femmes blanches représentent environ 30 % des professeurs, tandis que les autres groupes atteignent rarement deux chiffres. Après l’enthousiasme pro-équité suscité par Black Lives Matter, la droite et la banalisation du racisme ont réinstallé le soupçon : chaque Noir semble désormais perçu comme un handicapé intellectuel, un voleur de privilèges. Initiée par Wisdom Tettey, la Scarborough Charter rappelait que la représentation ne suffit pas : les institutions doivent créer des conditions où les Noirs peuvent s’épanouir, et non survivre. La tragédie de Jason Arday montre ce qui arrive quand ces conditions n’existent pas. Au-delà des proclamations, l’université est-elle prête à accepter l’autre?

Peur de l’excellence noire?

Il y a quelques années, je co-signais un ouvrage intitulé Avoir peur, où nous interrogions la peur comme moteur discursif. Cette peur n’est pas une fiction. Awad Ibrahim et les collègues de Nuances of Blackness in the Canadian Academy. Teaching, Learning, and Researching while Black montrent la précarité d’universitaires rendus invisibles et inaudibles. Recruté à Waterloo au moment où se déployait le massacre contre Claudine Gay, « la première » à Harvard, j’ai entendu une inquiétude d’un chasseur de têtes: les universitaires noirs semblent scrutés intensément. Depuis la mort de Jason Arday, des collègues doutent davantage. Survivront-ils dans un milieu où certains continuent de les voir comme des repêchés des politiques d’équité? Des réformes structurelles contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et la transphobie sont-elles possibles? Après Jason Arday, qui sera la prochaine victime noire?

Transformer l’Université, croire en l’humain

L’Université ne doit pas seulement se réformer; elle doit se transformer. Trop souvent, l’inclusion se mesure en chiffres, nominations ou premières historiques. Or, être « le premier » n’est pas toujours un privilège : c’est parfois porter seul le poids des attentes, des préjugés et des contradictions d’institutions qui célèbrent la diversité sans transformer les structures de l’exclusion. Voici une question centrale pour toutes les Noirs et autres minorités : faut-il être absent des lieux de décision pour éviter d’être exposé puis scruté, ou être présent et survivre, déchiré entre performance et résistance? Au Canada, nous avons des instruments juridiques contre les iniquités systémiques. Encore faut-il le courage collectif de donner vie à nos engagements moraux et appliquer nos lois. L’inclusion véritable ne consiste pas seulement à permettre à une personne d’entrer dans la pièce; elle exige que celle-ci puisse y rester, s’y épanouir et être jugée selon les mêmes critères que les autres. Cela est possible. Parce qu’il faut croire en l’humain, qui porte aussi en lui le meilleur.


À propos de l'auteur

Alexie Tcheuyap mène des recherches à l’intersection de la littérature, du cinéma, des médias et de la science politique, en portant une attention particulière aux expériences postcoloniales africaines. Originaire du Cameroun, ses travaux portent notamment sur la folie, l’adaptation cinématographique, les productions audiovisuelles africaines, ainsi que sur les enjeux de communication et de gouvernance. 

Parmi ses ouvrages figurent Postnationalist African Cinemas (Manchester UP, 2011), Autoritarisme, presse et violence au Cameroun (Karthala, 2014), Avoir peur. Insécurité et roman en Afrique francophone (PU Laval, 2018; avec Hervé Tchumkam) et African Documentary Cinema (Routledge, 2024). Son prochain livre, De la trahison en politique, paraîtra prochainement chez Karthala.

Alexie Tcheuyap a enseigné et occupé des fonctions administratives dans les universités de Calgary et de Toronto, en plus d’avoir été professeur invité dans plusieurs institutions à travers le monde. Ancien Senior Fellow de l’Institut européen d’études avancées, il est membre de la Société royale du Canada, où il est secrétaire de l’Académie des arts, des lettres et des sciences humaines. Il est actuellement doyen de la Faculté des arts de l’Université de Waterloo.