Les effets biologiques et psychosociaux de la victimisation par les pairs : Leçons pour la prévention de l'intimidation

Wendy CraigPreventing Bullying Through Science, Policy, and PracticeLa Société royale du Canada est heureuse de diffuser auprès de ses membres un nouveau rapport d’un groupe d'experts produit par les Académies nationales des sciences (États-Unis). Le rapport intégral est disponible en ligne.

La Professeure Wendy Craig, MSRC, a gracieusement fourni une perspective canadienne sur ce rapport et nous explique tout l’intérêt qu’il représente pour le Canada et les Canadiens. Le Prof. Craig est professeur de psychologie à la Queen’s University. Prof Craig a été réviseure externe pour ce rapport et a formulé ses commentaires sur une ébauche précédente.

Les effets biologiques et psychosociaux de la victimisation par les pairs : Leçons pour la prévention de l'intimidation - Une perspective canadienne

Les hommes sont des êtres sociables et leur capacité à créer des liens conditionne leur adaptation à toutes les étapes de la vie. L'intimidation est un problème relationnel destructeur caractérisé par l'utilisation du pouvoir et de l'agressivité pour contrôler et déstabiliser les autres. Au Canada et dans le monde entier, l'intimidation est de plus en plus reconnue comme un problème de santé publique en raison de ses conséquences négatives à long terme. Le Canada n'a cessé de chuter dans le classement international au cours des dix dernières années, suggérant que d'autres pays luttent de façon beaucoup plus efficace contre l'intimidation que le Canada. La baisse du nombre de problèmes d'intimidation aux États-Unis est probablement liée à la campagne nationale de prévention contre l'intimidation et aux investissements dans la recherche réalisés par le gouvernement américain. Récemment, la National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine a effectué une revue complète des éléments connus et mal connus afin d'approfondir les études sur la prévention de l'intimidation. Voici les principales recommandations tirées du rapport :

  • Les problèmes et incohérences de définition et de mesure génèrent d'importantes difficultés en matière de surveillance et de suivi de l'intimidation et la victimisation. En particulier, davantage de recherches sur la cyberintimidation sont nécessaires. 
  • Comprendre la victimisation par les pairs requiert une approche globale et systémique. Les enfants et les jeunes évoluent dans différents contextes (famille, amis, école et communauté), et chacun de ces contextes est susceptible d'influencer leurs caractéristiques individuelles d'une façon qui exacerbe ou limite leur capacité à adopter un comportement d'intimidation ou à en être la cible.
  • Les expériences de victimisation sont source de graves problèmes physiques et mentaux, dont le suicide dans les cas les plus extrêmes. Les relations destructrices basées sur l'intimidation peuvent déclencher des modifications physiologiques profondes de l'expression d'un gène lié à l'humeur, ce qui rend les enfants touchés plus vulnérables à des problèmes cognitifs et de santé mentale au fur et à mesure qu'ils vieillissent. La victimisation, liée à des symptômes dépressifs et à de hauts niveaux de cortisol dus au stress, laisse présager des troubles de la mémoire chez les enfants, amenuisant ainsi leur capacité d'apprentissage et de socialisation. Davantage de recherches sur les effets de la victimisation par les pairs sur le cerveau sont nécessaires. 
  • Les enfants et les adolescents qui subissent une victimisation par leurs pairs et intimident les autres ont beaucoup plus de risques de souffrir de problèmes mentaux, physiques et psychosociaux. 
  • Certains groupes d'enfants sont plus vulnérables à la victimisation par les pairs que d'autres (p.ex., selon leur race, ethnicité ou orientation sexuelle, et sont plus à risque d'être victimisés, même si les recherches à leur sujet sont moins nombreuses. 
  • Les preuves existantes laissent penser que les processus de régulation émotionnelle et cognitive-sociale peuvent expliquer la relation entre le fait d'être victime d’une intimidation et les effets négatifs sur la santé mentale. Toutefois, il y a encore beaucoup de recherches à mener sur l'interaction entre ces processus et les processus neuronaux et les gènes pour atteindre une variabilité des résultats. 
  • Les programmes visant à réduire l'intimidation et la victimisation ont eu des effets modestes, bien que tout le monde s'accorde à dire qu'une approche à plusieurs volets est la plus efficace. 
  • Nombre de programmes de prévention contre l'intimidation comprennent des projets animés par des pairs. Cependant, rares sont les recherches empiriques examinant l'efficacité de ces programmes face aux effets iatrogènes potentiels.
  • Les évaluations de programmes sélectifs et indicatifs sont limitées, notamment pour les programmes destinés aux groupes de jeunes vulnérables. 
  • Les faits montrent que l'utilisation d'une politique de tolérance zéro est inefficace dans la réduction de l'intimidation et de la victimisation. C'est pourquoi ces politiques doivent cesser. 
  • D'autres recherches sont nécessaires pour mieux évaluer l'efficacité des lois et politiques en matière de prévention de l'intimidation, ainsi que les mécanismes permettant de réduire l'intimidation (p.ex., le changement de la perception de la sécurité scolaire ou les règles entourant l'intimidation).

L'utilité d'un rapport pour le Canada

La préoccupation de la population vis-à-vis de la victimisation par les pairs et de ses conséquences négatives n'a jamais été aussi haute au Canada : près de 90 % des Canadiens se disent préoccupés par l'intimidation chez les jeunes, 83 % sont préoccupés par la cyberintimidation et 78 % pensent que les mesures pour stopper l'intimidation ne sont pas suffisantes. Les cas d'intimidation sont très répandus : 59 % des adultes canadiens disent avoir été victimes d'intimidation pendant leur enfance et leur adolescence, soit plus de 15 millions de personnes. Pour 45 % d'entre eux, soit 7 millions d'adultes, les effets néfastes de l'intimidation continuent de se répercuter sur leur vie adulte. En 2014, 30 % des enfants canadiens ont été directement touchés par un cas d'intimidation, soit en tant qu'élèves victimisés ou que tyrans, ou à la fois en tant que tyrans et élèves victimisés. Au Canada, un consensus est en train de s'imposer sur l'importance de la prévention de l'intimidation et sur la reconnaissance croissante des problèmes comportementaux, biologiques, sanitaires, sociaux et économiques de l'intimidation. De nombreux programmes et politiques ont été lancés à travers le pays pour traiter le problème et réduire ses conséquences. D'un point de vue législatif, les gouvernements provinciaux et territoriaux incluent la prévention de l'intimidation pour satisfaire aux règles de sécurité des écoles. Cependant, la capacité des écoles à gérer et évaluer leurs efforts est limitée, et des partenariats avec des chercheurs s'avèrent nécessaires. Toutefois, ces efforts de prévention sont incohérents et inégalement répartis dans les communautés canadiennes et connaissent un succès modéré. Ce manque d'efficacité est dû à la nécessité de réaliser des recherches permettant d'approfondir, au moyen d'une mobilisation efficace des connaissances, l'enseignement et la formation, les évaluations, les actions de prévention et les interventions, ainsi qu'à l'absence de connaissances scientifiques sur les causes profondes et les processus liés au développement de l'intimidation et de la victimisation et leurs conséquences. 

Il se révèle crucial de poser des fondements scientifiques plus solides pour prévenir l'intimidation et encourager des relations plus équilibrées. Le Canada possède une forte concentration de chercheurs dans ce domaine, ainsi qu'un réseau de mobilisation des connaissances bien établi (PREVNet - Promotion des relations et élimination de la violence) destiné à traduire la science en mesures concrètes. Toutefois, les fonds permettant de mener ces recherches de l'état cellulaire jusqu'à l'intégration sociale proposées dans ce rapport sont limités. Afin de traiter les questions de recherche clés avancées dans ce rapport, un réseau de chercheurs multidisciplinaires et de partenariats multisectoriels a apporté d'importants fonds de recherche et d'investissements à long terme. Au Canada, il n'y a jamais eu de financement pour mener des recherches interdisciplinaires généralisées sur la prévention de l'intimidation et le développement socio-émotionnel des enfants afin d’aborder les questions critiques soulevées dans le rapport. Au Canada, nous disposons des chercheurs et du réseau nécessaires pour effectuer ce travail critique et devenir un chef de file mondial. 

L'accomplissement et le bien-être de nos enfants et adolescents sont intrinsèquement liés à notre capacité à les protéger de la violence et à les aider à élaborer un avenir sain pour le Canada. Dans un rapport de 2013 de l'UNICEF sur le bien-être des enfants dans les pays riches, le Canada était mal placé en matière de développement socio-émotionnel et de santé mentale des enfants. Le Canada s'est classé dans le tiers inférieur en matière d'intimidation (20e sur 28). Le Canada figurait également parmi les moins bons élèves (25e sur 28) concernant la qualité des relations familiales et amicales. S'agissant du niveau de satisfaction personnelle des élèves, le Canada s'est classé au 24e rang sur 29. Ces classements mettent en évidence la nécessité d'approfondir les connaissances sur les processus de développement neurologique, socio-émotionnels et relationnels clés à risque lorsqu'un individu est touché par l'intimidation, ainsi que les processus potentiels de changement visant à améliorer les pratiques, programmes et politiques. Les coûts individuels, sanitaires, sociaux et économiques associés à l'intimidation sont énormes. En prévenant la violence et en encourageant les relations, nous pouvons optimiser le développement physique, émotionnel et cognitif des enfants à la base du bien-être, de la citoyenneté et de la productivité.