Expériences et perspectives d’avenir des cultures génétiquement modifiées

Loren RiesebergExperiences and Prospects for Genetically Engineered Crops

La Société royale du Canada est heureuse de diffuser auprès de ses membres un nouveau rapport d’un groupe d'experts produit par les Académies nationales des sciences (États-Unis). Le rapport intégral est disponible en ligne.

M. Loren Rieseberg, MRS, MRSC, a eu l’amabilité de fournir un point de vue canadien sur ce rapport et son importance pour le Canada et les Canadiens. M. Rieseberg est professeur et titulaire de la chaire de recherche du Canada en génomique de l’évolution des plantes à l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver. Son laboratoire utilise une combinaison de méthodes génomiques et écologiques pour étudier la formation et l'évolution de nouvelles plantes, exploiter la diversité génétique d’espèces extrémophiles indigènes aux fins de l’amélioration des cultures et lutter contre les plantes nuisibles envahissantes. Les travaux de M. Rieseberg sont axés principalement sur des plantes de la famille des tournesols.

Expériences et perspectives d’avenir des cultures génétiquement modifiées – Un point de vue canadien

Le génie génétique renvoie à l’utilisation d’une série de techniques qui permettent de manipuler directement la constitution génétique d’un organisme. Ces techniques sont utiles en agriculture, car elles offrent un moyen efficace d’ajouter ou de modifier des caractères qui ne peuvent l’être par des méthodes d’amélioration génétique classiques. Les découvertes clés et les progrès technologiques qui ont rendu possible l’ingénierie génétique ont conflué durant les années 1970 et la première plante génétiquement modifiée (GM) a été produite en 1982. La production commerciale de cultures GM a débuté une dizaine d’années plus tard. 

Malgré l’enthousiasme des travailleurs scientifiques et des sélectionneurs de plantes à l’égard des techniques de génie génétique, les cultures GM ont eu un impact limité à l’échelle mondiale [1]. À l’heure actuelle, seulement 12 % des terres cultivées sont consacrées aux cultures GM, et les variétés GM ne sont offertes sur le marché que pour neuf cultures vivrières, trois cultures non vivrières et deux cultures florales. Selon une perspective planétaire, c’est en Amérique du Nord que les cultures GM sont les plus répandues. Elles couvrent environ 42 % et 31 % des terres cultivées aux États-Unis et au Canada, respectivement. Les États-Unis produisent la plus grande diversité de cultures GM, suivis du Canada, où quatre variétés GM sont cultivées commercialement : le canola, le maïs, le soya et la betterave sucrière. La production canadienne de ces quatre cultures est maintenant dominée par une poignée de cultivars GM.

La lenteur de l’adoption des cultures GM en agriculture est due en grande partie aux préoccupations à l’égard de leurs effets sur la santé et sur l’environnement ainsi qu’aux cadres réglementaires coûteux en temps et en argent mis en œuvre pour y répondre. Selon Monsanto Canada, le coût de l’introduction d’une nouvelle culture GM sur le marché s’élève en moyenne à 136 millions de dollars US et le processus prend environ 13 ans [2]. Par conséquent, aucune variété GM n’est cultivée dans un grand nombre de pays et la majorité des cultures et caractères GM qui ont été mis au point ne sont pas commercialisés. En réalité, seulement deux caractères GM – la résistance aux insectes et la tolérance aux herbicides – sont largement utilisés. Or, on ne sait toujours pas avec certitude si les nombreux effets négatifs (et les avantages) possibles que l’on a attribués aux cultures GM sont justifiés. 

Dans un rapport récent intitulé Genetically Engineered Crops: Experiences and Prospects, commandé par la U.S. National Academy of Sciences [3], on évalue la valeur de la preuve à l’appui des allégations tant négatives que positives au sujet des cultures GM. On y décrit également de nouvelles technologies qui non seulement ajoutent à la diversité des méthodes de manipulation génétique, mais atténuent les différences marquées entre celles ci et la sélection traditionnelle. Enfin, le rapport examine la réglementation des cultures GM appliquée dans différentes régions du monde et recommande une stratégie réglementaire fondée sur les particularités et le potentiel d’effets négatifs du caractère, que les cultures soient génétiquement modifiées ou non. Il s’agit d’une stratégie similaire à celle employée au Canada, mais différente de celle des États-Unis et de la plupart des autres pays. Bien que le cadre réglementaire du Canada soit logique sur le plan scientifique, les différences nationales en matière de réglementation accroissent les coûts de la commercialisation.

Le rapport a été rédigé par un comité composé d’experts dans diverses disciplines pertinentes, notamment l’agronomie, la biochimie, l’écologie, l’économie, l’entomologie, la science alimentaire, le droit, la biologie moléculaire, la sociobiologie, la toxicologie et la malherbologie. Pour faire en sorte que les résultats soient fiables et équilibrés, le comité a d’abord procédé à un examen minutieux des publications sur le sujet, a examiné les présentations de 80 spécialistes de divers horizons et a tenu compte les commentaires de 700 personnes du grand public. En harmonie avec cette approche large à l’égard de la collecte d’information, le comité évite de de formuler des généralités au sujet des effets négatifs ou positifs des cultures GM. Il insiste plutôt sur le fait que la plupart des allégations concernant les cultures GM sont liées à un contexte et que leur justesse dépend de la culture particulière, du caractère de la culture, de l’environnement, de l’échelle de production et des politiques ou réglementations gouvernementales. Néanmoins, le rapport présente des conclusions soigneusement formulées qui s’appuient sur des données, ainsi que des recommandations concernant le type d’expériences et d’analyses nécessaires pour résoudre les effets incertains. Voici, en résumé, les principales conclusions et recommandations du rapport.

Le comité a constaté que le maïs, le coton et le soya – les cultures GM les plus largement répandues – représentent généralement des retombées économiques positives pour les agriculteurs, bien que ces résultats aient été variables selon le contexte. La production de cultures GM résistant aux insectes a été associée à des pertes moindres dues aux insectes ravageurs, à une utilisation réduite de pesticides chimiques et à une augmentation de la biodiversité des insectes non ciblés. En revanche, lorsqu’aucune stratégie de gestion de la résistance n’était employée, les niveaux de résistance dans les populations d’insectes nuisibles devenaient préjudiciables. De la même façon, la production de cultures GM résistant aux herbicides apportait en général des avantages aux agriculteurs et n’avait que peu d’incidence sur la biodiversité végétale dans les champs des agriculteurs. Toutefois, ces cultures étaient associées à une évolution de la résistance aux herbicides des adventices. Le rapport recommande d’élargir la mise en œuvre des stratégies de gestion de la résistance dans l’avenir.

Le comité a évalué les allégations selon lesquelles les cultures GM seraient néfastes pour la santé humaine et la santé du bétail. Aucune preuve « confirmée » n’a permis de conclure à des effets dommageables à court ou à long terme. Le rapport propose néanmoins que l’on améliore le plan et l’analyse des études sur l’alimentation des animaux.

Le rapport décrit également l’émergence de nouvelles technologies d’ingénierie génétique comme l’édition génique, qui permet d’accroître le pouvoir et la précision du génie génétique. L’édition génique se distingue des approches conventionnelles d’ingénierie génétique de deux façons principales. Premièrement, elle permet d’apporter des changements à un gène (ou à une région génomique) d’intérêt bien précis, comparativement aux approches conventionnelles où les insertions de gènes sont semi aléatoires. Deuxièmement, elle permet de modifier la constitution génétique d’un organisme sans introduire de matériel génétique étranger (ou ce matériel peut être retiré avant la commercialisation). Par conséquent, l’édition génique peut être considérée comme une sorte de technique de mutagénèse de précision. La mutagénèse aléatoire est règlementée à titre de technique de sélection conventionnelle, ce qui illustre bien que les frontières entre les méthodes conventionnelles et le génie génétique sont de plus en plus floues dans le domaine de l’amélioration des cultures. Le rapport recommande aux organismes de réglementation de mettre l’accent sur la nouveauté des caractères et les effets nocifs éventuels plutôt que sur le procédé utilisé pour élaborer les caractères. Comme je l’ai mentionné précédemment, cette recommandation devrait pousser les organismes de réglementation à se rapprocher de la stratégie « Végétaux à caractères nouveaux » du Canada, ce qui entraînerait une harmonisation de la réglementation en Amérique du Nord. Le rapport avance également que l’application de nouvelles techniques omiques pourrait accentuer la sensibilité et la capacité prédictive d’une telle stratégie réglementaire. 

Enfin, le rapport souligne les points essentiels suivants, qui sont aussi pertinents pour le Canada que pour les autres pays :

  • L’ingénierie génétique et la sélection conventionnelle sont deux stratégies complémentaires, et le secteur de l’agriculture y gagnera davantage en productivité et en durabilité s’il utilise les deux stratégies plutôt qu’une seule. 
  • Une augmentation du financement destiné à la recherche fondamentale sera nécessaire pour comprendre et améliorer les caractères complexes tels que la tolérance aux périodes de sécheresse et la fixation de l’azote, et l’introduction de certains caractères recherchés n’est pas possible sans l’ingénierie génétique.
  • L’investissement dans les techniques de génie génétique ne devrait pas se faire au détriment d’autres technologies qui contribuent à la productivité et la durabilité de l’activité agricole.

Références

1.Mais où sont donc les OGM? Réseau canadien d’action sur les biotechnologies, Ottawa, Ontario, 2015. http://gmoinquiry.ca/wp-content/uploads/2015/03/Mais-Ou-Sont-Donc-les-OGM-Rapport-Mars-19-2015.pdf

2.Isaacs J. 2015. Introducing plants with novel traits. AgAnnex, Simcoe, Ontario. http://www.agannex.com/plant-genetics/introducing-plants-with-novel-traits

3.Genetically Engineered Crops: Experiences and Prospects. National Research Council of the National Academies, The National Academies Press, Washington DC, DOI: 10.17226/23395, 2016. http://www.nap.edu/catalog/23395/genetically-engineered-crops-experiences-and-prospects