Mitochondrial Replacement Techniques: Ethical, Social and Policy Considerations

Françoise BaylisMitochondrial Replacement Techniques: Ethical, Social and Policy ConsiderationsLa Société royale du Canada est heureuse de diffuser auprès de ses membres un nouveau rapport d’un groupe d'experts produit par les Académies nationales des sciences (États-Unis). Le rapport intégral est disponible en ligne.

La Professeure Françoise Baylis, MSRC, a gracieusement fourni une perspective canadienne sur ce rapport et nous explique tout l’intérêt qu’il représente pour le Canada et les Canadiens. Prof Baylis est professeure et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en bioéthique et en philosophie à l’Université Dalhousie. Ses recherches ont pour but d’élargir les limites de la bioéthique et d’élaborer des moyens plus efficaces pour comprendre et aborder les défis en matière de politiques publiques au Canada et à l’étranger. Prof Baylis a été réviseure externe pour ce rapport et a formulé ses commentaires sur une ébauche précédente.

Mitochondrial Replacement Techniques: Ethical, Social and Policy Considerations - Une perspective canadienne

Le 3 février 2016, les Académies nationales des sciences, du génie et de la médecine des États-Unis ont publié un rapport attendu depuis longtemps : « Mitochondrial Replacement Techniques: Ethical, Social and Policy Considerations » [Techniques de remplacement mitochondrial : considérations de nature éthique, sociale et politique]. Le comité compte parmi ses membres Jonathan Kimmelman, professeur agrégé en éthique biomédicale à l’Université McGill. La technologie qui est le point central de ce rapport met en jeu le transfert de l’ADN nucléaire d’un ovule non fertilisé à un ovule fertilisé avec un ADN mitochondrial dysfonctionnel (ADNmt) dans un ovule fertilisé ou non fertilisé qui a un ADNmt sain et dont l’ADN nucléaire (ADNn) a été enlevé. 

Bien que certaines personnes appellent cette technologie « remplacement génique germinal », « techniques de transfert du génome nucléaire » et « transplantation du génome nucléaire », d’autres personnes préfèrent ne pas attirer l’attention sur les enjeux éthiques et sociaux en aval reliés à la modification génique germinale et au clonage humain. Pour cette raison, ils ont une préférence notable pour l’un ou l’autre des euphémismes de plus en plus populaires «  techniques de remplacement mitochondrial » et « don mitochondrial ». Pour être clair, les termes « transfert du génome nucléaire » et « remplacement mitochondrial » décrivent une seule et même techne.  

Peu importe le nom que vous lui donnez, deux enjeux de nature éthique litigieux sont associés à cette technologie : (i) le fait que les enfants nés grâce à cette technologie auront trois parents génétiques, dans la mesure où ils auront le matériel génétique d’un donneur de sperme et de deux donneuses d’ovule; et (ii) la possibilité que cette modification génétique soit transmise aux générations suivantes si un enfant de sexe féminin né grâce à cette technologie se reproduit.

De nombreuses personnes sont préoccupées par les enjeux de nature éthique liés à la création d’êtres humains qui ne pourraient pas exister sans manipulations humaines (p. ex., pour lesquels il n’existe pas de type sauvage). Pendant ce temps, ni le rapport américain ni la loi récemment adoptée au Royaume-Uni ne montrent de préoccupations particulières en ce qui concerne le fait que les enfants nés grâce à cette technologie seraient créés à l’aide du matériel génétique de deux femmes – l’ADNn du futur parent et l’ADNmt d’une deuxième femme dont le rôle est celui de donneuse d’ovule. 

En ce qui concerne la possibilité de modification germinale, le rapport américain et la loi du RU abordent cet enjeu, mais on remarque ici des différences importantes. En octobre 2015, le RU est devenu le premier pays au monde à adopter des règles qui permettent explicitement le don mitochondrial afin que les femmes qui présentent un risque d’avoir des enfants souffrant d’une maladie mitochondriale grave puissent concevoir des enfants sains génétiquement apparentés. Cette approche contraste fortement avec l’approche plus prudente adoptée en février 2016 par les Académies nationales des sciences, du génie et de la médecine des États-Unis, qui concluent que la recherche dans ce domaine pourrait uniquement continuer en respectant un certain nombre de conditions très spécifiques.

Bien que les auteurs du rapport américain, tout comme le législateur du RU et la U.K. Human Fertilisation and Embryology Authority, fussent également motivés par la volonté de « satisfaire le désir des femmes de concevoir des enfants génétiquement apparentés sans courir le risque de transmettre une maladie de type ADNmt », le rapport américain recommande de limiter les recherches au transfert intra-utérin d’embryons mâles génétiquement modifiés, afin d’éviter la modification génétique héréditaire. Les mitochondries sont transmises par la mère; les hommes ne transmettent pas leur mitochondrie à leurs enfants. Cela constitue une différence importante avec le RU où une telle limite n’existe pas. L’option du choix du sexe des embryons a été envisagée, mais rejetée.   

Cette différence est importante, car elle indique un refus de la part des É.-U. de risquer des effets intergénérationnels potentiellement nuisibles et irréversibles (si l’on assume que des conséquences nuisibles seraient liées à la mitochondrie). Ce qui n’est pas clair avec l’approche américaine, c’est de savoir si les embryons féminins « excédentaires » doivent être détruits de façon routinière, utilisés pour d’autres recherches ou stockés indéfiniment pour une utilisation future à des fins de reproduction ou de recherche. 

Les autres conditions pour les recherches cliniques initiales décrites dans le rapport américain comprennent :

  • Limiter les recherches cliniques aux femmes à risque de transmettre une maladie mitochondriale grave à leur progéniture, lorsque l’on sait que la mutation de l’ADN mitochondrial cause la maladie et que lorsque l’on prédit que la présentation clinique de la maladie sera grave en causant la mort prématurée ou des dommages notables chez l’enfant. 
  • Une sécurité minimale est établir et les risques pour toutes les parties directement impliquées dans les recherches cliniques proposées sont minimisés, bien que la minimisation des risques pour les enfants futurs doive être la plus grande priorité.
  • La possibilité de l’efficacité est établir par des recherches précliniques utilisant la modélisation in vitro, des tests sur des animaux et des tests sur des embryons humains, le cas échéant.
  • Si la future mère à risque de transmettre une maladie mitochondriale souhaite également mener la grossesse à terme, on déterminer par une opinion professionnelle si elle est en mesure de mener la grossesse à terme sans risque important de conséquences indésirables graves pour sa santé ou la santé du fœtus.
  • Les recherches cliniques sont limites aux chercheurs et aux centres possédant une expertise et des compétences démontrées en ce qui concerne les techniques pertinentes. 
  • La FDA a examiné la science qui entoure le jumelage du sous-type d’ADN mitochondrial de la donneuse d’ovule avec celui de la mère prévue et s’il est probant, elle considère un tel jumelage comme une façon d’atténuer les risques possibles d’incompatibilité qui pourraient découler de la combinaison de l’ADN mitochondrial de la donneuse d’ovule avec l’ADN nucléaire de la future mère.

En plus de ces limites concrètes, le rapport propose un certain nombre de principes directeurs pour la supervision de la recherche concernant les techniques de remplacement mitochondrial. Ces principes directeurs comprennent la « transparence, l’engagement public, le partenariat, la maximisation de la qualité des données, l’utilisation circonscrite et un suivi à long terme ». Selon moi, ces principes sont généralement solides, mais incomplets, car ils n’incluent pas un principe « d’attention et de préoccupation pour les donneuses d’ovule » qui assument le risque de tort potentiel sans aucun avantage potentiel (autre que peut-être une compensation financière qui, pour certaines, les expose aux risques de la marchandisation ou de l’exploitation).

Alors, qu’est-ce que tout cela signifie pour le Canada?  Selon ma lecture de la Loi sur la procréation assistée (2004), la technologie de transfert du génome nucléaire (également appelé technique de remplacement mitochondrial) est interdite, même si le transfert d’embryon est limité aux embryons mâles. L’interdiction pertinente indique :

5.(1) Nul ne peut, sciemment :

(f) modifier le génome d’une cellule d’un être humain ou d’un embryon in vitro de manière à rendre la modification transmissible aux descendants. 

Est-ce que cette interdiction peut être modifiée? Peut-être, mais il est difficile d’imaginer que la recherche sur le transfert de génome nucléaire obtiendrait un soutien suffisant au Canada pour justifier un changement de la loi. Cela est dû en partie au fait qu’il n’y a pas d’avantage évident pour la population en lien avec la prévalence limitée des maladies découlant de ce type d’intervention. Pour citer Phil Yeske, agent scientifique et de liaison de l’United Mitochondrial Disease Foundation, tout au plus, les techniques de remplacement mitochondrial pourraient profiter à une « partie d’une partie d’une partie de la communauté ».  Pour expliquer, une recherche récente effectuée par Gráinne Gorman et ses collègues suggère que l’avantage potentiel maximal de cette technologie est 152 naissances saines par année au RU (un pays de près de 65 millions d’habitants) et 778 naissances saines par année aux É.-U. (un pays qui compte près de 320 millions d’habitants); de plus, cela suppose que toutes les femmes admissibles à risque d’avoir des enfants avec des maladies mitochondriales graves choisiraient de se reproduire à l’aide du transfert de génome nucléaire, ce qui constitue une hypothèse erronée. Le Canada a une population de 35 millions d’habitants.  

Il est difficile d’imaginer la recherche sur le transfert du génome nucléaire comme une priorité au Canada, à moins d’avancer l’argument que cette recherche pourrait générer des connaissances pertinentes pour d’autres maladies génétiques (plus courantes). Toutefois, à ce jour, personne ne semble défendre ce point de vue. Entre-temps, il est important de noter que les options thérapeutiques pour le traitement des personnes souffrant d’une maladie mitochondriale sont en développement.